Thomas HEAMS
INFRAVIES — le vivant sans frontières — (Seuil, 2019)
Qu’est-ce que la vie ? Cela fait longtemps que les biologistes se désintéressent de cette question. Tous ? Non. Un irréductible gaulois résiste encore et toujours : Thomas Heams nous revient cette année avec son livre sur les infravies.
Les infravies sont des entités situées entre le monde vivant et le monde non-vivant. Ce livre en dresse une liste non exhaustive provenant des observations de la nature ou des constructions réalisées par les laboratoires de biologie. Il connecte à l’occasion ces formes infravivantes avec l’origine de la vie. Il insiste sur les traces encore repérables aujourd’hui de l’origine minérale du monde vivant.
Surtout, la thèse développée dans ce livre est que le monde infravivant, sa diversité et son dynamisme créatif, forment le substrat indispensable à l’émergence, au maintien et à la créativité de ce que nous convenons de nommer le monde vivant. Sans infravie, pas de vie, d’où le sous-titre « le vivant sans frontières » qui vise à abolir les effets de seuil associés à une démarche excessivement catégorisante. En fait, ce livre flirte avec l’idée que la notion même de vie est évanescente. Ceci n’est pas sans rappeler le point de vue d’Henri Atlan. Ce dernier, bien connu pour être le chantre de l’auto-organisation comme principe moteur de la biologie, a récemment exprimé dans ses conférences qu’au fond la vie est un concept inexistant ou indéfinissable, mais est un terme bien pratique pour discuter entre humains. Je n’ai pas eu la chance de discuter personnellement avec Saint-Augustin, mais n’est-ce pas aussi ce qu’il voulait dire en lançant au IVesiècle : » Je sais ce qu’est la Vie, tout comme je sais ce qu’est le Temps, jusqu’à ce qu’on m’en demande une définition. » ?
Le point de vue original développé dans ce livre amène son auteur à judicieusement critiquer la métaphore du vivant-machine et celui du programme génétique. Tout en reconnaissant l’intérêt opérationnel de ces métaphores simplificatrices, l’auteur pointe non seulement leurs faiblesses intellectuelles, mais aussi la manière dont elles nous égarent dans notre tentative de saisir les particularités du vivant. Peut-être nous faudra-t-il admettre que l’efficacité des approches technologiques requiert la simplification des points de vue et la catégorisation, tandis que la bonne compréhension du phénomène vivant exige une vision intégrée depuis plusieurs angles et échelles d’espace-temps.
L’auteur, Thomas Heams, est enseignant et chercheur dans le domaine de la génétique animale et a étudié la variabilité intercellulaire. Cependant, il est clair que ses réflexions vont bien au-delà de ces aspects pour embrasser des questions de biotechnologie, philosophie et éthique des sciences, et relations science-société.
Je regrette que la profonde notion d’autopoïèse développée par Maturana et Varela depuis 1969 soit si brièvement esquissée puis délaissée. Certes cette notion reste peu opérationnelle, si ce n’est en enseignement. Mais sa puissance, sa généralité, sa profondeur sont stimulants et porteurs d’un potentiel considérable. En outre, concernant la thèse de ce livre, elle offre une métrique au long de l’échelle des infravies vers les vies.
Il me semble que l’apport des approches « système complexe » à la biologie (« biologie en réseaux », durant la première décennie du siècle nouveau) est nettement sous-évaluée. Pourtant, quand des faits de plus en plus nombreux sont venus contredire la bijection simplificatrice « 1 protéine <—> 1 fonction », dominante à l’époque, ce sont bien ces approches qui ont permis de remettre du formalisme opérationnel dans une collection d’anecdotes. Ceci a permis de fonder sur des bases solides la biologie des systèmes qui elle a généreusement contribué à notre compréhension scientifique des phénomènes biologiques. En outre, l’approche de « biologie en réseaux », depuis longtemps appliquée au niveau des écosystèmes, permettrait de mettre en musique les relations complexes entre entités (infra-)vivantes, et donc de vérifier certaines des brillantes hypothèses proposées dans ce livre. Une remarque complémentaire est que, si selon mes observations le vivant infra-cellulaire naturel est peu modulaire, cela n’empêche nullement d’introduire par synthèse dans une cellule des circuits biochimiques modulaires. Le vivant manipulé ne partage pas forcément toutes les caractéristiques du vivant non manipulé par l’homme, et l’idée que les deux fassent partie du même monde (infra-)vivant est attrayante.
La discussion « éthique » venant en fin de livre est souvent intéressante. Cependant, j’ai été surpris d’y trouver une critique acerbe de la marchandisation du vivant. Je croyais ce débat dépassé depuis environ 10.500 ans, lorsqu’un Homo a vendu un aurochs domestiqué contre quelques outils en pierre. Plus récemment, nos (ex-)étudiants dans leur vingtaine nous prouvent tous les jours en lançant, souvent avec succès, des sociétés de biotechnologie, que la marchandisation du vivant est utile pratiquement à la société humaine, et nourrit souvent la recherche la plus fondamentale et intellectuellement exigeante.
Ce livre relativement bref, mais très dense, demande un peu de concentration pour être lu avec profit. Mais cet effort est largement récompensé car il offre accès à une pensée originale sur la biologie et le statut du vivant. D’autant que cette pensée est fondée sur des faits intéressants en eux-mêmes, et passionnants lorsqu’ils sont ainsi rassemblés avec une rigueur toute scientifique et selon une logique originale.
Je recommande fortement ce livre à toute personne intéressée par une vision renouvelée et bien documentée du vivant. Il ne requiert pas de connaissance particulière. Cependant je crains que le lectorat francophone d’un tel livre ne soit limité. Je recommande qu’il soit traduit pour le lectorat anglophone, généralement plus enthousiaste pour ce type de livre.
