ALEXANDRE 2023

LA GUERRE DES INTELLIGENCES – À l’heure de ChatGPT par Laurent Alexandre 

Ce dense opus de 473 pages (JC Lattès, mai 2023) actualise le « La guerre des intelligences » de 2017. Un de ses objectifs est d’alerter la population et ses dirigeants sur le sérieux défi multi-dimensionnel qu’amène pour l’humanité le développement de l’Intelligence Artificielle (IA). L’arrivée plus précoce que prévue des langageurs assez puissants comme ChatGPT est mise à profit pour étudier les conséquences de l’IA faible puis forte sur l’individu, l’école, le travail et la société. 

Le livre s’ouvre sur des constats concernant le développement de l’IA et la puissance immense des compagnies les plus en pointe, nourrissant financièrement certaines ambitions transhumanistes. Il note ensuite les difficultés qu’aura l’Europe à faire face à ce développement, eu égard à certains facteurs comme l’ignorance technologique de ses élites politiques et la puissance des courants technophobes ou collapsologues qui la traversent. Il met en garde contre les risques de vassalisation de l’Europe si elle ne prend pas la mesure des défis posés par l’IA, puis ouvre des perspectives positives sur l’avènement de Homo Deus. Dans cette « course à l’intelligence », les métamorphoses nécessaires de l’école sont ensuite détaillées, de la neuro-éducation à la neuro-augmentation. Des scenarios sont présentés, ce qui amène à discuter des principes pratiques et éthiques qui pourraient déterminer une issue positive à la coopération entre l’IA et l’humanité, plutôt que d’antagonisme nécessairement défavorable à cette dernière. L’opinion plutôt humaniste de l’auteur qui est chirurgien, neurobiologiste et énarque, transparaît en filigrane dans cette partie.

S’agissant de l’école, seule la dimension intellectuelle et cognitive est traitée. Encore des moyens plus classiques d’augmenter le QI comme la lecture ne sont-ils pas pris en compte. Tout en reconnaissant la cohérence de cette limitation avec les objectifs de l’ouvrage, je suis resté frustré par l’absence des autres dimensions — certes moins quantifiables que le QI — de l’apprentissage du jeune sociabilisé à l’école, telles que les intelligences dites « sociale » et « émotionnelle ». En outre pourrait se poser la question de l’articulation entre ces dimensions et celle d’ordre cognitif car il semble improbable qu’elles soient indépendantes.

L’auteur mise beaucoup dans son raisonnement sur la corrélation entre QI et revenu d’un individu. Il suppose manifestement qu’un haut QI résulte en moyenne en un haut revenu, alors qu’il est possible que ce soit un haut revenu (de l’individu ou de ses parents) qui entraîne un haut QI, ou bien encore qu’une troisième variable cause à la fois le haut QI et le haut revenu. Bref, corrélation n’est pas causalité.

Le style efficace et la capacité convictionnelle que l’on connaît au Dr. Laurent Alexandre font à nouveau merveille ici. Au minimum, le lecteur sort de ce livre en emportant des informations significatives et peu partagées dans les medias, ainsi que des questions pratiques et éthiques très pertinentes. Il peut aussi en venir à partager la technophilie et l’enthousiasme circonspects de l’auteur. En somme, c’est un livre utile et intéressant parce qu’il tresse une prospective argumentée et réfléchie explorant du court au très long terme.