Jean-Marie LEGAY
L’expérience et le modèle; un discours sur la méthode
p.61 : La méthode expérimentale au sens de Claude Bernard n’est plus une garantie contre l’erreur. Il n’y a plus d’expérience cruciale, plus d’expérience qui à elle seule puisse résoudre un problème … La science n’avance plus par évidences successives…
La science avance désormais par cohérences successives. Dans ce treillis de phénomènes en interaction, dans cette sorte de marécage où nous cherchons à nous frayer un chemin, les hypothèses explicatives que nous formons prennent elles-mêmes un tour complexe. Il nous faut donc consentir autour de l’action expérimentale une dépense conceptuelle. Je soutiens que c’est l’insuffisance de cette dépense qui explique au moins en partie la lenteur de résolution de certains grands problèmes contemporains, en biologie comme en économie … Expérience et théorie sont devenus inséparables et les modèles nous donnent le moyen de faire vivre cette relation.
La dépense conceptuelle que j’évoquais à l’instant se situe dans le choix maîtrisé de points de vue et dans la construction et l’usage de modèles qui soient cohérents avec eux. C’est la condition pour que les modèles puissent fonctionner comme outils efficaces dans la production des connaissances.
Mais attention : du côté des points de vue, il faut en adopter plusieurs sur un même système complexe, et du côté des modèles il faut se rappeler que le modèle-instrument n’a pas de vertu propre. Si l’expérimentateur se sert d’un modèle pour éviter de répondre expérimentalement à certaines questions, alors ce modèle devient dangereux. S’il s’en sert au contraire pour explorer la réalité, alors le modèle se confirmera comme étant l’outil indispensable dans les situations difficiles, qui sont celles de la recherche contemporaine.
Le modèle n’a pas raison, n’est pas exact, ne se trompe pas; il n’y a pas de modèle qui soit faux. Mais celui qui use de modèles peut se tromper. Il est entièrement responsable du choix de son modèle et des hypothèses qui le supportent …
Parce qu’elle relie étroitement l’expérience et le modèle, je dirai que la méthode des modèles représente l’état actuel de la méthode expérimentale. Et je crois bien que l’histoire de la science contemporaine, pour ceux qui la font, se confond très largement avec l’histoire de ses modèles.
